« Ouattara dans l’arène »
« Les troupes du Rassemblement des républicains sont rassérénées: l’ancien Premier ministre est désormais leur candidat officiel au scrutin d’octobre 2000. Même si le pouvoir ne l’entend pas de cette oreille… »
Jeune Afrique (Août 1999) :
par Valentin Mbougueng,
correspondant à Abidjan :
« Désormais, lorsqu’on évoquera l’ancien Premier ministre ivoirien et directeur général adjoint du FMI, on ne dira plus ” l’homme dont se réclame le Rassemblement des républicains (RDR) ” ou encore ” le candidat putatif du RDR à l’élection présidentielle “. Depuis le 1er août, Alassane Dramane Ouattara est officiellement le président et candidat de ce parti de centre-droit au scrutin présidentiel de 2000.
Ce jour-là, dans une ambiance festivalière et un décor digne des grandes conventions américaines, un congrès extraordinaire lui a donné les pleins pouvoirs pour conduire les destinées du mouvement pendant les cinq prochaines années. Et lorsque Ouattara, d’un pas alerte et décidé, est monté sur le podium pour lancer, dans un Palais des sports de Treichville envahi par une impressionnante marée humaine : ” J’accepte d’être le candidat du RDR à l’élection présidentielle de l’an 2000 “, ce fut le délire.
Le soulagement se lisait sur les visages des dizaines de milliers de congressistes, de militants et sympathisants du RDR, lorsque l’intéressé, répondant á la controverse en cours au sujet de sa nationalité, a affirmé : ” Je mesure l’importance de la décision que je prends. Je l’assume totalement en pleine connaissance de ma parfaite éligibilité, eu égard aux documents en ma possession sur les conditions requises en matière de nationalité, de filiation et de résidence. Ma mère Hadja Nabintou Cissé, originaire de Gbéléban, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire, vit à Cocody et tout le monde la connaît. Mon père, Dramane Ouattara, originaire de Kong, au nord-est de la Côte d’Ivoire, installé naguère à Dimbokro, y était bien connu, notamment du président Houphouët-Boigny, et notre cour familiale est toujours là, habitée par mon frère Sinaly Ouattara. Je suis né à Dimbokro et tout le monde le sait. ” Comme pour clore définitivement le débat sur ses origines et rassurer les nombreux militants qui l’attendent, tel un messie, depuis cinq ans, il exhibe ses pièces d’identité ivoiriennes et lance, devant sa mère, présente dans la salle : ” Les cartes d’identité de mes parents sont disponibles et ne datent pas d’aujourd’hui. Elles sont connues pour avoir été publiées. “
Dans un livre-entretien paru voici quelques mois (voir J.A. n° 2002), le président de la République, Henri Konan Bédié, affirmait que Ouattara était burkinabè par son père et ne disposait pour toute pièce d’identité que d’un passeport diplomatique ivoirien, un document qui ne confère pas à son détenteur la nationalité du pays. La presse progouvernementale avait aussitôt reçu mission de rassembler les ” preuves ” de cette vérité présidentielle, et fait chaque jour des ” révélations ” sur la nationalité ” burkinabè ” de Ouattara. Ce dernier aurait étudié aux États-Unis et travaillé dans des organismes internationaux et, à ce titre, aurait coupé tout lien avec la Côte d’Ivoire. Le chef des ” Républicains ” confesse : ” Oui, j’ai vécu de longues années aux États-Unis et en France, et j’en ai tiré une grande expérience. Oui, j’ai fait une partie de mes études en Haute-Volta (actuel Burkina Faso), alors que mon père y exerçait ses fonctions de chef traditionnel. Oui, j’ai représenté ce pays dans des institutions régionales et internationales, rien d’anormal à cela. Je suis fils de Kong et j’en suis fier. Je suis ivoirien et, en tant que tel, je réponds à votre appel. ” Puis de s’indigner : ” Comment aurais-je pu participer aux élections de 1990, être nommé vice-gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest au titre de la Côte d’Ivoire, si je n’avais pas ma carte d’identité ? Comment imaginer un seul instant que le président Houphouët-Boigny ait pu désigner un non-Ivoirien pour présider les cérémonies de sorties de promotions de policiers, de gendarmes et de soldats ? Le penser serait une grave insulte à toute la communauté nationale, une injure à la mémoire du père de la nation, et une trahison de son combat politique. “
Alassane Ouattara se savait très attendu, à la fois par ses détracteurs et ses inconditionnels. Il a su choisir, au détail près, les mots que chacun voulait entendre, et redonner du tonus à un mouvement marqué par d’incessantes luttes de clans et de leadership. ADO (comme l’appellent ses fans) n’y voit que ” de nécessaires et inévitables crises de croissance inhérentes à toute organisation sociale “. Aux étudiants qui ont, par l’entremise de leur leader, Charles Blé Goudé, crié leur ras-le-bol face à la crise de l’école qui perdure et la répression dont ils sont l’objet, Ouattara manifeste sa compassion et plaide : ” Il est regrettable que les aspirations des élèves et étudiants à un mieux-être soient souvent mal comprises, pourtant elles sont légitimes et justifiées. Il faut penser un système scolaire plus viable et performant, à l’image de l’Asie ou de l’Amérique. C’est possible et nous le ferons. “
Après avoir rappelé les conditions que pose son parti pour des élections justes et transparentes – commission électorale indépendante, bulletin unique, redécoupage des circonscriptions pour les législatives et vote à 18 ans -, l’ex-DGA du FMI annonce ses quatre grands chantiers : ” Assainir et moderniser la vie publique, accélérer le développement social et économique, redonner à la Côte d’Ivoire sa place en Afrique et dans le monde, réconcilier les Ivoiriennes et les Ivoiriens, dans leur diversité, avec les valeurs de fraternité, d’amour, de solidarité et de tolérance. ” Sur le dernier point, il se fait plus précis : ” Des concepts dangereux sont hélas mis en oeuvre, qui suscitent et attisent la haine tribale, remettent en cause tout l’effort de construction nationale déployé par nos mères et nos pères, au premier rang desquels le président Houphouët-Boigny. Notre nation en construction est déjà vulnérable et nous n’avons pas le droit de la fragiliser davantage en élaborant des politiques de repli ethnique. “
Présenté par les autorités d’Abidjan comme un étranger prêt à tout pour s’emparer du pouvoir, Ouattara se taille un habit de rassembleur et se fait le chantre de l’unité nationale, revendiquant l’héritage houphouétiste : ” Que les Ivoiriens du Centre, du Sud, de l’Est, de l’Ouest et du Nord se retrouvent heureux de vivre ensemble comme des frères et soeurs, dans un pays uni et fier de l’être, voilà mon ambition. “
La profession de foi de l’orateur est saluée par des salves d’applaudissements. Ouattara, tout sourire, lève les bras en signe de triomphe. Derrière lui, une inscription en forme de défi : ” ADO, un homme d’État, un homme de paix “. Au fond de la salle hystérique, deux banderoles aux slogans éloquents : ” Non à l’affrontement, oui au dialogue “, ” Choisir ADO, c’est choisir de gérer autrement et mieux. ” Et lorsque la nuit tombe sur un palais empli des sonorités de la nouvelle star locale du reggae, Tiken Jah, la foule tarde à quitter les lieux. L’on s’arrache à prix d’or les portraits du chef et les photographies du ” couple présidentiel ” (comprendre Alassane Ouattara et son épouse). Pour la première fois depuis bien longtemps, les républicains sont joyeux et… confiants.
Il faut plus que les déclarations de dissidents qui ont, dès après le congrès, marqué leur désapprobation des résultats pour ébranler la sérénité retrouvée des inconditionnels de Ouattara. ” Avant le 1er août, nous étions sceptiques. À présent que notre chef est là, plus rien ne nous fait peur. Nous sommes prêts pour les élections, et nous allons les gagner “, se rassure un militant nullement découragé par la campagne anti-Ouattara qui a repris de plus belle, avec son lot quotidien d’injures et d’intox. Il en sera certainement ainsi jusqu’à la présidentielle, si le pouvoir consent à laisser faire Ouattara. Ce qui n’est pas certain… »
Suite dans les jours prochains : les réactions au sein du RDR, du PDCI, et en France


0 Réponses vers “Août 1999 – Jeune Afrique annonce la candidature d’Alassane Ouattara”