Après le remarquable « Pièces à conviction » d’hier soir — « Shoah par balles, l’Histoire oubliée » — voici un retour sur un n° précédent, toujours d’actualité… :
Le « Pièces à conviction » n°57 du 2 mars 2007 à 23 h 35 sur France 3 — était intitulé « Côte d’Ivoire : roquettes sur nos soldats ». Un reportage qui a fortement bousculé (c’est le moins qu’on puis dire) le discours officiel, mais n’a pas posé la question qui transpirait de tout le reportage !…

Résumé sur le site de France 3 : « Le 6 novembre 2004, neuf soldats français des Forces “Licorne” sont tués à Bouaké en Côte d’Ivoire. Ils étaient venus dans le cadre d’une mission de paix. Tombés sous le feu des roquettes lâchées par deux avions de chasse sukhoï 25 de l’armée du Président Gbagbo.
L’attaque fait également une quarantaine de blessés dans le camp français.
Trois ans après le drame, les familles des militaires tués désespèrent de savoir un jour la vérité, malgré l’enquête minutieuse menée par la juge d’instruction, Brigitte Raynaud. Des zones d’ombres apparaissent dans cette enquête, notamment le peu d’entrain des autorités françaises à arrêter et interroger les pilotes des deux avions.
Pour la première fois, trois de ces familles ont décidé de parler. L’équipe de “Pièces à Conviction” a recueilli leurs témoignages.
Beaucoup de questions posées et autant d’éléments de réponse dans ce reportage exceptionnel signé Magali Serre. »
« Beaucoup de questions posées ». Mais la première question qui s’imposerait, elle, n’est pas posée ! Personne ne demande : mais alors, si, comme le montre le reportage, on a refusé l’autopsie des soldats morts, contrairement à l’usage (inhumés de façon si précipitée, avec leur vêtements et effets personnels, qu’on a interverti deux corps !) ; si on garde au secret ce qu’on a recueilli sur le camp français de Bouaké, quelles preuves a-t-on qu’il s’est bien passé ce qu’on continue de nous asséner ?
Dès le début du reportage, Hervé Brusini parle, sans concevoir l’ombre d’un doute, du « bombardement de Bouaké par un Sukhoï » (comme le résumé de France 3 ci-dessus, sans compter le sous-entendu du titre lui-même)…
Et tout au long du reportage, alors que les découvertes interrogent fortement cette thèse officielle, elle est répétée à l’envi ! — quelques exemples (très loin d’être exhaustifs !) tirés du premier extrait du reportage reproduit ci-dessous (minutage selon l’extrait ci-dessous) :
7 mn 50 : « l’arme du crime : les Sukhoï 25 »
11 mn 36 : « neufs soldats français sont donc morts sous les tirs d’un avion vendu par Robert Montoya, un ancien militaire français. »
13 mn 45 : petite animation où on voit des dessins d’avions tourner sur une carte représentant Yamoussokro et Bouaké avec des petites étoiles lors de leur « passage » au niveau de Bouaké.
13 mn 42 : extrait d’un PV militaire : « étiez-vous sur l’aéroport à l’arrivée des deux Sukhoï 25 après le bombardement du collège Descartes ? »
15 mn 00 : Gal Emmanuel Beth : « ces avions ont effectué leur bombardement… »
15 mn 35 : (le Gal Beth vient de donner 10mn entre Bouaké et Yamoussoukro pour expliquer qu’à Bouaké, on n’était alors pas au courant – sic !) Commentaire : « en fait il y a vingt minutes entre le bombardement de Bouaké et l’atterrissage des Sukhoï à Yamoussoukro ». Et re-petite animation… (Le Gal Beth qui est contredit par le Col Destremau : « le réseau radio fait que tout le monde entend tous les autres… : ceux de Yamoussoukro ont une connaissance immédiate » !)
16 mn 23 : « à Yamoussoukro, les Français savent-ils que ces pilotes [que l’on voit descendre nonchalamment des avions] viennent de tirer sur leurs camarades ? »
18 mn 26 : on parle d’ « identité présumée des pilotes »… Mais jamais de bombardement présumé ! Là, en l’absence de toute enquête conclue, et au cœur du nœud des mensonges officiels, on sait !
Etc., etc.

Le témoignage d’un soldat amputé d’une jambe interroge particulièrement (1ère partie du reportage – 24 mn 01 de : http://programmes.france3.fr/pieces-a-conviction/28472424-fr.php). Il relate les événements : «… j’avais dans la tête que, moi, dès que je voyais un noir, c’était… euh. Alors qu’en fait c’était pas du tout ça, c’était les avions, mais pendant ces cinq minutes, cinq-dix minutes après ça, c’est beaucoup de choses qui sont passées par la tête. » Bombardement aérien ? Peut-être. Le soldat blessé l’a compris après…
… Mais il semblerait si simple d’exhiber les preuves gardées secrètes ou de procéder aux autopsies. Rien de cela, mais des affirmations redisant une certitude commune.
Ce sera ainsi tout le long du film, de même que dans le débat qui suit. Le reportage rend irréfutable le fait qu’il y a de sérieux problèmes sur cette affaire (c’est le moins qu’on puisse dire) — mais il ne pose pas explicitement la première question qu’il soulève ! Tout interroge sur ce qui s’est vraiment passé à Bouaké : preuves matérielles mises au secret, refus d’autopsie des corps, etc.
Mais aucune question concernant le fait premier : on semble s’accorder pour savoir — avant toute enquête ! — que la thèse assénée dès le premier jour par les autorités françaises, puis les médias et les politiques français de tous bords est la bonne !
Le film n’en est pas moins remarquable…
Cf. le reportage en entier sur le site de France 3 :
http://programmes.france3.fr/pieces-a-conviction/28472424-fr.php
Ci-dessous la 2e partie du reportage :
1)
2)
3)
Rencontre avec Magali Serre (sur le site de France 3) :
Secret défense
Nous avons rencontré trois familles : deux mères de soldat et une épouse. Il ne faut pas oublier que, par tradition, les militaires et leurs familles s’expriment peu par voie de presse. Ce qui les a décidés, outre la réputation de Pièces à conviction, c’est la lenteur de l’enquête et les blocages dus au « secret défense » opposé systématiquement à la juge d’instruction Brigitte Raynaud.
Familles désemparées
La plus jeune des victimes allait avoir vingt ans. Il s’était engagé dans l’armée avant même sa majorité et c’était sa deuxième mission en Côte-d’Ivoire. Il était très fier de faire partie des forces de « Licorne » engagées dans le maintien de la paix. Aujourd’hui, sa mère se sent abandonnée par l’armée. Elle a le sentiment de ne pas avoir été soutenue, et cela dès l’annonce de la mort de son fils. Les familles regrettent de ne pas avoir été épaulées par le ministère de la Défense dans leur recherche de la vérité. Au départ, ces mères et ces épouses pensaient que la vérité éclaterait rapidement quant à l’identité des commanditaires du bombardement. C’était sans compter sur le secret-défense qui a été systématiquement opposé sur ce dossier. Un secret-défense à l’origine de beaucoup de nos questionnements dans cette affaire.
Zones d’ombre
La juge d’instruction a dû démêler fil après fil la pelote de l’enquête. 95 % des documents constituant le dossier étaient classifiés « Défense ». Elle est allée sur le terrain pour rencontrer ses homologues ivoiriens et togolais. Au fur et à mesure, elle a réclamé les documents nécessaires à la poursuite de ses investigations et qui ont mis plusieurs mois à être déclassifiés.
Aujourd’hui, la consultation de ces documents laisse apparaître des zones d’ombre, notamment sur la non-arrestation des pilotes… En effet, dans chacun des deux avions de chasse, il y avait un pilote ivoirien et un pilote biélorusse qui auraient pu être arrêtés très rapidement par les militaires français. Les deux pilotes ivoiriens sont toujours en poste à Abidjan. Quant aux pilotes biélorusses, ils ont pris la fuite alors qu’ils avaient été mis à la disposition des autorités françaises une dizaine de jours après le bombardement. Pourquoi les avoir laissé partir ? Pourquoi cette absence de volonté politique manifeste durant l’enquête?
Cercueils fermés
Autre fait troublant : il n’y a pas eu d’autopsie des corps, ce qui en matière d’enquête criminelle est essentiel. Au moment de la cérémonie aux Invalides, les cercueils ont été présentés fermés et plombés aux familles. C’est uniquement un an plus tard, lors d’une première réunion avec les familles, organisée par la juge, qu’une des mères a demandé à consulter le dossier de son fils. C’est ainsi qu’elle a pu constater que le corps photographié avant la mise en bière n’était pas celui de son enfant. La juge a fait alors exhumer les corps et s’est aperçue que les dépouilles avaient été inversées. Une erreur qui ne serait pas arrivée s’il y avait eu autopsie ! Pourquoi tant de précipitation ?
Pour la petite histoire, aujourd’hui, deux ans et demi après, les Ivoiriens demandent une nouvelle exhumation de l’ensemble des corps pour procéder à une autopsie ! Ils estiment qu’ils ne peuvent mener leur enquête tant qu’ils n’ont pas fait les premières constatations.
Escalade
Le bombardement de Bouaké pose beaucoup de questions, y compris sur ce qui s’est passé à Abidjan par la suite. […]
(propos recueillis par Noëlle Corbefin)


Le débat de la fin du reportage me laisse pantois. Tout en reconnaissant l’attitude ambigü de l’armée française et des autorités ivoiriennes dans cette affaire, les intervenants font encore preuve de partialité sur la façon dont a été menée l’opération Dignité, pardon “César”.
Ils prétendent en effet que l’opération piétinait et que le bonbardement de Bouaké était en quelque sorte une porte de sortie pour le régime de Gbagbo.Moi je me souviens avoir lu dans plusieurs médias à l’époque que les autorités françaises et l’ONU “félicitaient” les FANCI pour le sérieux des opérations qui atteignaient que des cibles militaires rebelles.Bien entendu avant les évènements de Bouaké.
Et Si mes souvenirs sont bons, les drônes israéliens qui ont servi d’éclaireurs pour mener cette opération ont été par la suite réquisitionnés par l’armée française au point de créer un incident diplomatique (espionnage industriel ou pièces à conviction), peu médiatisé, entre la France et Israël. As tu des éléments sur cette affaire de drônes? car je n’en ai plus jamais entendu parlé.
En tout cas merci pour ce reportage, je vais de ce pas bloguer les minutes qui me semblent les plus instructives.
Bien d’accord avec toi, Djé, sur le débat après le film !
Et tes souvenirs collent avec les miens.
Ci-dessous quelques liens sur le sujet (pas exhaustifs !), des interrogations au fur et à mesure du temps qui passe, et les mutations progressives du discours des médias qui correspondent bien à ce que Théo a appelé « révisionnisme évolutif ».
http://unevingtaine.wordpress.com/2009/02/17/lapsus/
http://unevingtaine.wordpress.com/2009/02/18/j%E2%80%99ai-un-doute/
http://unevingtaine.wordpress.com/2009/02/19/j%E2%80%99ai-un-doute-ii/
http://unevingtaine.wordpress.com/2009/02/20/%C2%AB-une-vingtaine-%C2%BB-ii/
http://unevingtaine.wordpress.com/2009/02/22/j%E2%80%99ai-un-doute-iii-%E2%80%93-quand-les-socialistes-francais-ratent-le-combat-de-l%E2%80%99histoire/
http://unevingtaine.wordpress.com/2005/01/24/les-soldats-francais-tues-le-6-novembre-sont-ils-morts-a-bouake/
http://delugio.zeblog.com/2006/07/28
http://delugio.zeblog.com/2006/07/05
http://delugio.zeblog.com/2006/08/03
http://unevingtaine.hautetfort.com/archive/2006/11/08/index.html
http://unevingtaine.wordpress.com/2006/11/09/%C2%ABbombardement%C2%BB-de-bouake-comment-la-france-etouffe-l%E2%80%99affaire-selon-le-figaro/
http://unevingtaine.hautetfort.com/archive/2007/01/26/index.html
http://delugio.zeblog.com/2007/03/04
http://unevingtaine.hautetfort.com/archive/2007/06/04/index.html
Pour les drones, voir ici :
http://unevingtaine.wordpress.com/2005/02/12/cote-d%E2%80%99ivoire-paris-israel-bouake-ailleurs/
Merci Delugio, j’ai lu attentivement ce déluge de mise en perspective.Je dois reconnaître que j’ai été impressionné par toutes les infos enfouies dans tes blogs. Mention spéciale à la série “j’ai un doute”
c’est rassurant de savoir qu’il y’a des gars comme toi qui veille à ce qu’on ne soit pas trop distrait par l’air du temps.
Encore une fois merci.
on des francais soldats qui sont sensés mourir au front et on laisse les centaines de personnes aux mains tués par les francais