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6 novembre 2004, de Bouaké à Abidjan — état des lieux

 

 

 

Petit résumé des éléments actuellement accessibles au grand public sur ce qui a pu se passer à Bouaké le 6 novembre 2004.

 

Depuis le 4 novembre 2004, l’aviation ivoirienne bombarde les positions militaires rebelles qui occupent le nord du pays (opération « Dignité » ou « César »).

6 novembre 2004 : des dépêches de presse (AFP, Reuters, AP…) annoncent que deux Sukhoï ivoiriens viennent de bombarder le camp français de Bouaké.

On verra par la suite un film (diffusé à « Pièces à conviction » de France 3 le 2 mars 2007) montrant les pilotes descendant tranquillement des avions supposés venir de bombarder le camp. (Film qui contredit l’affirmation d’un des interviewés de « Pièces à conviction » selon lequel « ils courraient comme des dératés »).

Selon le Gal Beth (« Pièces à conviction »), on ne savait pas alors, à Yamoussoukro, « ce qui s’était passé à Bouaké » (il faut dix 10 mn pour revenir de Bouaké à Yamoussoukro, dit-il). Selon le Col Destremau (« Pièces à conviction ») il faut en fait 20 mn pour revenir de Bouaké à Yamoussoukro — et de toute façon, toujours selon lui, « le réseau radio fait que tout le monde entend tous les autres… : ceux de Yamoussoukro ont une connaissance immédiate »…

 

sukhoi2.jpg

 

Sur décision du Président Jacques Chirac (version 2004) — ou du Gal Poncet (version ultérieure. Cf. ci-dessous, point 1) —, la flotte aérienne ivoirienne est détruite, à la hache pour certains appareils (à l’aéroport de Yamoussoukro — et d’Abidjan), par bombardement (dans la cour du palais présidentiel de Yamoussoukro) pour d’autres, par les militaires français.

On ne saura pas ce que sont devenues les éventuelles «boîtes noires».

Apprenant la destruction de la flotte, suite à l’annonce télévisée de la nouvelle par le responsable de jeunesse Blé Goudé, les patriotes ivoiriens descendent en masse dans les rues d’Abidjan et s’orientent vers le camp militaire français du 43ème Bima et vers l’aéroport.

Les médias français annoncent des attaques contre les ressortissants français et précisent que les militaires français sont en train d’organiser leur évacuation.

On apprend trois semaines après par Canal + que des hélicoptères français ont bombardé toute la nuit des manifestants cherchant à sortir du centre ville pour aller vers l’aéroport et le 43ème Bima (bombardement sur le pont De Gaulle).

Le 6 novembre les médias français ont annoncé que les militaires français organisaient le regroupement des français et des étrangers à évacuer à l’Hôtel Ivoire.

On apprendra par la suite que cherchant le « centre de regroupement » de l’Hôtel Ivoire les chars français se sont « trompés de route » et se sont retrouvés encerclant la résidence du Président Gbagbo.

On appendra aussi que l’Hôtel Ivoire est un lieu stratégique du pouvoir ivoirien.

Des manifestants se regrouperont autour de l’Hôtel Ivoire — où, finalement, il n’y a pas de ressortissants évacués.

On saura trois semaines après que l’Hôtel Ivoire sera devenu trois jours après, le théâtre d’une tuerie : tirs à balles réelles de l’armée française sur les manifestants sans armes.

Dès le 6 novembre, les médias et les politiques français de tout bord ont fait bloc derrière le pouvoir français.

Les journaux télévisés parlent de nombreuses exactions contre des Français à Abidjan. On sait depuis qu’il n’y a eu aucun mort. On n’a plus d’écho des « très nombreux viols » qu’on nous annonçait en boucle.

On sait par ailleurs que — à l’insu, apparemment, de la ministre de justice mise en place suite à l’accord franco-ivoirien de Marcoussis — les 5000 prisonniers de la prison civile d’Abidjan se sont évadés et circulent dans les rues.

Les Ivoiriens parlent alors de tentative de coup d’État d’ …« inspiration » française.

… Et on ne sait toujours pas ce qui s’est passé à Bouaké (mais tout le monde croit savoir, selon ce qu’on assène).

Une cérémonie d’inhumation télévisée est organisée aux Invalides.

Le Président Gbagbo s’étonne de la précipitation inhabituelle avec laquelle les corps des soldats français ont été évacués. Étonnement qui scandalise en France !

On apprendra par la suite (Pièces à conviction) que la précipitation a été telle que deux corps ont été intervertis, les soldats ont été enterrés sans préparation, au point que même leurs montres et paquets de cigarettes sont encore sur eux !…

Les autorités judiciaires ivoiriennes, puis françaises, demandent — en vain jusqu’aujourd’hui — une autopsie.

Les groupes parlementaires français socialiste et communiste demandent qu’une enquête parlementaire soit diligentée à Bouaké : elle est refusée.

Le Président de l’Assemblée nationale ivoirienne Mamadou Koulibaly fait diligenter une enquête. Elle est confiée au procureur militaire Ange Kessi.

Le procureur ivoirien se voir refuser par les autorités françaises l’entrée au camp de Bouaké pendant 40 jours. Au bout de 40 jours, on lui accorde une visite accompagnée d’un quart d’heure.

On a appris depuis (« Pièces a conviction ») que les indices récupérés par les Français à Bouaké sont classés « secret défense ».

Un spécialiste ancien légionnaire français interviewé pour « Pièces à conviction » affirme qu’un tel bombardement ne peut être qu’intentionnel.

Et cependant, on a appris depuis que les pilotes des avions supposés avoir bombardé le camp de Bouaké ont été dès leur atterrissage à disposition des autorités militaires françaises, qui les ont laissé filer.

On a aussi appris que les pilotes biélorusses, partis au Togo sans être inquiétés, ont été appréhendés par les autorités togolaises qui les ont remis aux autorités françaises… qui les ont à nouveau laissé filer.

Selon le procureur militaire ivoirien qui a interrogé les pilotes ivoiriens qui étaient dans les Sukhoï et étaient engagés dans les bombardements des positions rebelles, ils affirment n’avoir pas été dans les avions qui auraient bombardé le camp français.

À pièce à conviction, un soldat français qui a dû être amputé affirme avoir compris « après » qu’il s’agissait d’un bombardement aérien.

Le magazine de la gendarmerie française « Gend’info » (Cf. ci-dessous, point 2) publie en juillet 2005 une interview d’un militaire français présent en Côte d’Ivoire affirmant (dans un lapsus ?) que le camp de Bouaké a été attaqué par les rebelles…

Contredisant les médias français qui ne cessent de nous asséner que l’opération aérienne ivoirienne avait échoué, la commandant rebelle Wattao interviewé pour « Pièces à conviction », affirme que les dégâts sur leurs positions dus aux sorties des Sukhoï étaient considérables, et qu’il aurait suffi que la France les empêche de décoller…

 

Autant d’éléments qui laissent à penser que la prudence élémentaire serait, jusqu’à plus ample informé, de parler de bombardement aérien présumé

 

 

*

 

1)
Au-delà des déclarations officielles françaises, la presse ivoirienne propose des explications sur cette étrange suspension, à l’heure où se profilent des actions en justice à propos des événements de nov. 2004 et au lendemain du désaveu par l’Onu de la France — qui positionne des chars AMX. La presse ivoirienne fait des rapprochements entre ce débarquement exceptionnel et ces faits…
Deux articles, ci-dessous :

«Après ses basses manœuvres en Côte d’Ivoire, Le général Poncet suspendu»

Notre Voie – mardi 18 octobre 2005 :

“Le général Henri Poncet, ex-patron de l’armée force licorne en Côte d’Ivoire a été suspendu pour une période indéterminée pour manquement aux règlements et à la loi militaire selon des sources proches de l’armée française. Il serait reproché au général d’avoir caché à sa hiérarchie, la mort d’un ivoirien sans qu’on ne sache lequel et à quel moment cette mort a eu lieu. Mais selon d’autres sources, en sanctionnant le général Ponet l’armée française veut devancer l’action en justice des jeunes patriotes mené par Charles Blé Goudé contre l’armée française.
En effet, en novembre dernier, le général Poncet est celui-là même qui a donné ordre à ses soldats de tirer à balle réelle sur de jeunes manifestants aux mains nues qui protestaient contre la destruction des aéronefs de l’armée ivoirienne par l’armée française. Et cela, suite à la morts de neuf soldats français dans le bombardement d’un camp français à Bouaké par selon la force licorne, un bombardier de l’aviation militaire ivoirien. La réaction française a fait plusieurs morts et blessés dans les rangs des jeunes patriotes descendus aussitôt dans les rues d’Abidjan et des villes de l’intérieur du pays. Le Général de division Elrick IRASTTORZA, adjoint au Commandant de la Force d’Action Terrestre, a relevé le 15 juin dernier le Général de division Henri PONCET au poste de Comanfor (commandant de la force) Licorne. Depuis, il est entrée depuis en France.
Coulibaly Zié Oumar”

«Le Général Henri Poncet débarqué par Michèle Alliot-Marie»

Le Courrier d’Abidjan – 18/10/2005 5:47:30 AM :

“L’ex-patron de la force Licorne, réaffecté depuis juin 2005 en France, n’est plus en odeur de sainteté avec ses supérieurs hiérarchiques. Poncet paie pour n’avoir pas pu renverser le président ivoirien Laurent Gbagbo, en novembre 2004.
Les événements de l’hôtel Ivoire, au cours desquels l’armée française stationnée en Côte d’Ivoire a tué environ 70 patriotes aux mains nues et fait plus de 2000 blessés dans les rangs des résistants ivoiriens en novembre 2004, continuent de faire des vagues en France.

{…}

Officiellement, le général Henri Poncet a été suspendu pour «manquements graves à la loi, aux règlements militaires et aux ordres», a précisé Jean-François Bureau, porte parole du ministre de la défense. Selon l’Agence France Presse, Poncet est soupçonné d’avoir «couvert le décès d’un Ivoirien appréhendé par des militaires français», le 17 mai à Abidjan. Mais pour qui sait lire dans le marc de café ivoirien, ces raisons ne sont que de la poudre aux yeux. Car Poncet est limogé avec le colonel Burgaud, chef de corps, et un sous-officier qui faisaient partie du dispositif Licorne en Côte d’Ivoire, pour leur gestion approximative des événements de novembre 2004.

{…}

Le général de division française Henri Poncet reçoit alors un ordre de mission – officieux – clair, sans ambages, de ses commanditaires Jacques Chirac et Alliot-Marie : «chasser Gbagbo du pouvoir par tous les moyens.» Six mois plus tard, un déluge de feu s’abat sur la Côte d’Ivoire. Pendant quatre jours (les 6, 7, 8 et 9 novembre 2004), l’armée française détruit toute la flotte militaire des Forces de défense et de sécurité ivoiriennes, s’empare des points stratégiques de la ville d’Abidjan (aéroport-port- les deux ponts…), tente de prendre la radio et la télé, mitraille les résidences du chef de l’Etat ivoirien à Abidjan et à Yamoussoukro, et positionne une centaine de chars à l’hôtel Ivoire, à 700 mètres de la résidence du président Laurent Gbagbo. Malgré toute cette armada déployée par le général Poncet, qui recevait directement ses ordres de Paris (Chirac et Alliot-Marie lui téléphonaient régulièrement), Laurent Gbagbo demeure au pouvoir. Pis, toute la communauté internationale découvre à travers cette «guerre directe», que c’est la France qui a monté de toutes pièces la rébellion armée qui endeuille la Côte d’Ivoire et coupe le pays en deux, depuis le 19 septembre 2002.
Chirac en veut à Poncet parce que par sa faute, la France a perdu la gestion unilatérale du dossier ivoirien – signature de l’Accord inique de Linas-Marcoussis, qui fait des rebelles aux mains dégoulinant de sang des ministres de la République – au profit de l’Union africaine et des Nations unies.
Par
Anassé Anassé”

 

*

 

2)
Selon le magazine de la gendarmerie nationale Gend’Info — n° de juin-juillet 2005 —, publié sous l’égide du ministère français de la Défense, ce ne serait plus l’armée légale ivoirienne qui aurait bombardé la base française de Bouaké, tuant neuf soldats et en blessant vingt autres, mais les rebelles. C’est ce qu’annonce un article signé «Gend. Sébastien Poirée» et intitulé «Unis par une fraternité d’armes». L’article rapporte le témoignage du capitaine Philippe Moreux, réserviste détaché quatre mois en Côte d’Ivoire auprès de l’ONUCI.
On se souvient de ce que le 6 novembre 2004, tous les moyens aériens ivoiriens légaux avaient été détruits sur l’ordre du Président de la République française, au prétexte d’une attaque de l’armée légale sur le camp français de Bouaké, faisant neuf morts. Et voilà qu’aujourd’hui un magazine publié sous l’égide du ministère français de la Défense, rapporte que l’attaque en question est le fait des rebelles !
Est-ce un lapsus du capitaine Moreux, ou du Gendarme Sébastien Poirée rédigeant l’article ? Est-ce une coquille ? Est-ce une façon de laisser filtrer une information ? Et quelle information ! Alors que l’on s’en est pris à l’armée légale, alors que dans la suite des événements, on a envoyé les militaires français sur Abidjan tuant des populations civiles, on se serait trompé de coupables !
Quand on sait que la Commission Défense de l’Assemblée nationale a refusé toute enquête sur les événements de Bouaké, quand on sait aussi qu’auparavant la mort de soldats français sous les balles rebelles n’avait entraîné aucune réaction française, le lapsus de Gend’info pourrait paraître significatif pour les Ivoiriens.
Quand on sait par ailleurs que des observateurs réputés reconnaissent que c’est dans ces événements que la France a perdu l’Afrique, on a de quoi être troublé — si ce n’est pas là qu’une erreur du magazine de la gendarmerie nationale…
L’article de Gend’info, reproduit ci-dessous (avec, en gras, le passage qui pose question) n’a pas échappé à la presse ivoirienne. L’article est reproduit par Fraternité Matin (19/7/2005 12:51:25 AM) et Soir Info (18/7/2005 11:52:38 PM).

 

Gend’Info n° 278 – juin-juillet 2005 :

“Unis par une fraternité d’armes ”

Le capitaine Philippe Moreux est réserviste. Spécialisé dans la communication, il est détaché quatre mois en Côte d’Ivoire auprès de l’ONUCI.
Le 2 octobre, en posant les pieds sur le sol ivoirien, il ne se doute pas de la tournure que
va prendre sa mission…
Officier de réserve, le capitaine Philippe Moreux atterrit le 2 octobre 2004 à Abidjan (Côte d’Ivoire). Là, il relève son prédécesseur pour une durée de quatre mois au poste de conseiller en communication à l’Onuci (Mission des Nations Unies en Côte d’Ivoire). Sitôt en place, le capitaine Moreux remplit son nouveau rôle en donnant les informations à la chaîne de télévision locale et en gérant les demandes de reportages des journalistes. Un premier mois sans encombre, pendant lequel il se fait une place dans cette administration hétéroclite, composée de personnels militaires et civils de diverses nationalités. Puis soudain, tout bascule.
Le 3 novembre, des affrontements opposant rebelles et forces nationales éclatent dans le pays. Des heurts qui gagnent en violence jusqu’à atteindre leur apothéose le 6 novembre lorsque les rebelles s’en prennent à une base française en place dans le cadre de l’opération Licorne. Le bilan est lourd, l’armée française perd neuf soldats, vingt autres sont blessés.

Objectif: extraire les expatriés français
Le pays entre dans une période de crise. Le Personnel civil de l’ONUCI est mis en lieu sûr. Le capitaine Moreux commence alors à recevoir des appels d’expatriés français qui craignent pour leur sécurité.
“Devant l’ampleur des appels, un groupe d’officiers français se constitue, sans hésitation, je me joins à eux”. Sous les ordres du Colonel Patrice Dumon-Saint-Priest, ils ont un objectif: rapatrier ces personnes au Quartier général (Q.G.) ONUCI, situé à l’Hôtel Pergola d’Abidjan.
La petite équipe regroupe des officiers des différentes armes: le lieutenant-colonel (air) Eric Bergano, le chef d’escadron (terre) Paul Danvy, le chef d’escadron (terre) François-Xavier Poisbeau, le lieutenant-colonel (gendarmerie) Dominique Denoual, le chef d’escadron (terre) Philippe Lecubain et le capitaine Moreux.
Dans l’urgence, les 4×4 de l’ONU sont les premiers véhicules disponibles. Accompagnés de soldats togolais solidement armées, les hommes entreprennent les premières évacuations. Chaque aller-retour semble tenir du miracle. En dépit du danger, les évacuations sont enchaînées à un rythme soutenu. Des rations de combat sont déstockées pour nourrir les civils ainsi extraits.
Le 8 novembre, trois gendarmes de la composante Civpol, l’adjudant-chef Vandenberghe, l’adjudant Dovergne et l’adjudant Ferrette, viennent renforcer l’équipe. Le nombre d’expatriés appelant à l’aide se multiplie au fil des jours. Les 4×4 font place au bus. “L’hôtel s’est vite avéré être trop petit, on dormait dans les couloirs, sur les tables… Partout où on pouvait aménager un lit de fortune.” Les occupants de l’hôtel se comptent désormais par centaines, la saturation est proche. Par chance, une zone d’un kilomètre autour du Q.G est sécurisée, certains peuvent regagner leur domicile et accueillir d’autres réfugiés.
La situation est telle dans le pays que des ambassadeurs étrangères se tournent vers l’équipe de soldats français. “ Nous sommes également intervenus pour évacuer les ambassadeurs de Norvège et de Suède, et les personnels diplomatiques de la Belgique et des Pays-Bas.
Malgré la fatigue, nous faisons notre maximum.”
Pendant une semaine, les convois d’expatriés se succèdent.
Le 15 novembre, le retour au calme s’opère. L’hôtel se vide et les militaires français commencent à souffler.
Pour leur engagement dans cette mission de rapatriement, les membres de cette équipe ont reçu la croix de la valeur militaire.
Le capitaine Moreux a retrouvé son bureau d’architecte d’intérieur en région parisienne, il garde de cette mission un souvenir impérissable. “ Pendant quinze jours nous avons vécu ensemble. Le stress a tissé des liens forts entre nous.
Dans cette situation difficile, nous étions unis par une fraternité d’arme remarquable.”
Gend. Sébastien Poirée
Gend’Info n° 278 – juin-juillet 2005 — Magazine de la gendarmerie — http://www.defense.gouv.fr/sites/gendarmerie/cache_dossiers/gendinfo__n_278/

 

 


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Césaire :

« Chaque fois qu’il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et [...] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens. » (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)