Tout d’abord l’introduction, telle que proposée par Théo, l’initiateur d’Akriktag, « taguage » pour lequel j’ai été épinglé par Madison :
« – Il s’agit de susciter des posts sur les blogs, la littérature et la musique africaine, mais aussi d’avoir un max d’infos sur les usages du web 2.0 par les bloggeurs afro-orientés.
- Il s’agit de “tagger” des bloggeurs afro-orientés, c’est-à-dire qui s’intéressent à l’Afrique, qu’ils soient d’origine africaine ou non. Pas d’exclusion, donc. Est afro-orienté tout bloggeur qui se considère, d’emblée ou après réflexion, comme afro-orienté.
- Chaque bloggeur “taggué” doit citer trois blogs afro-orientés qu’il aime visiter et/ou trois auteurs africains (ou afro-orientés) qui l’ont marqué et/ou trois musiciens africains (ou afro-orientés) qu’il aime bien. On peut évoquer les trois thèmes à la fois, deux thèmes, un thème (par exemple, seulement les musiciens).
- Chaque bloggeur “taggué” doit lui-même “tagger” trois autres bloggeurs “afro-orientés”.
- Chaque post sur ce sujet doit commencer par “afriktag”, le mot n’est pas encore référencé par Google, on peut donc faire main basse dessus, et retrouver facilement tous les billets écrits dans le cadre de notre opération.»
Voilà un projet qui me paraît pertinent et bien dans l’actualité, réponse à l’urgence qu’il y a à se dégager de l’ethnocentrisme « blanc » non seulement ambiant, mais apparemment en plein nouveau développement !
Pas un événement d’actualité qui ne soit relu à l’aune de cette manie (au sens psychologique du terme) ethnocentrique. Depuis l’étrange projection de l’ « ethnisme » sur les autres, jusqu’à l’aplomb ethnocentrique dans la lecture des événements du monde, que ce soit le Zimbabwe (merci à Théo de corriger cela dans son article du 29.03), jusqu’à la Chine — je pense au lamentable « procès » fait au seul Chinois invité de l’émission “Revu et corrigé” de Paul Amar sur France 5 ce samedi 29.03 (« procès » entre guillemets parce que normalement, pour un procès, l’accusé a droit à la parole ou à une défense). Une hystérie collective d’un « Occident » campé sur sa bonne conscience, qui est le plus mauvais service à rendre aux Tibétains (merci à Pierre Haski pour son article sur Rue89).
Or (la Chine étant aussi un empire) le décentrage dont notre monde a besoin ne peut faire l’économie d’une autre orientation. Concrètement d’une « afro-orientation » — le continent africain étant le continent « oublié » si ce n’est (autre façon d’oubli) pour le classer dans la sempiternelle « hiérarchie des ‘races’ » dont l’ethnocentrisme régnant a décidément bien de la peine à se débarrasser, d’autant plus de peine qu’il ne s’en rend pas compte !
Dernier exemple d’actualité : le voyage princier dans les carrosses britanniques. Je suis personnellement ravi de voir que la récurrente guerre ethnique de cent ans est en passe de se terminer (depuis le XVe siècle, ce n’est pas mal). De même que j’ai été ravi de voir évoquer les mânes de Lafayette aux États-Unis.
Mais dans tous ces cas et d’autres (qui auraient tout pour être heureux), se glisse en permanence la même ombre : celle des empires — la « fraternité » des empires (« nouvelle » ou ancienne). Car contrairement à ce qu’il en est à Londres ou à Washington, de Dakar à Libreville en passant par Ndjaména, pour ne rien dire d’Abidjan, on n’assiste pas à la même déférence, loin s’en faut ! On assiste en fait à la récurrence nostalgique des empires qui s’appuyèrent sur leur mythe de la « hiérarchie des ‘races’ ». Déférence « fraternelle » d’un côté, quantité négligeable de l’autre. Hommage légitime aux soldats libérateurs américains, « oubli » des soldats libérateurs africains.
Ce ne sont là que quelques signes d’un ethnocentrisme qui s’ignore et que les projets comme celui de la réponse au discours de Dakar ou, d’une autre façon l’ « Afriktaguage », veulent corriger.
« Afriktag » est donc à mon sens un projet joliment universaliste.
Or l’universalisme, pour n’être pas qu’abstrait, passe, est toujours passé — tel le levier d’Archimède — par les situations concrètes qui le font émerger : les révolutions universalistes éclosent toujours en référence à une situation locale, faisant émerger une citoyenneté dont l’expression est locale, dotée de visages.
La dernière expression historique marquante de cet universalisme est dans le combat patriote ivoirien pour la Constitution, expression de la souveraineté populaire, contre les diktats ethnocentriques franco-européens de la « communauté internationale », qui, comble de l’ironie, appuyait son « bon droit » sur sa prétention à combattre l’ « ethnisme » ! L’ « ethnisme » effectif dans cette affaire était l’ethnocentrisme inconscient de la « fraternité ‘blanche’ » des empires !
C’est de la sorte que mon entrée en « blogging » s’est faite, comme savent les lecteurs de mon blog, par la crise franco-ivoirienne. Ici, dans l’incompréhension totale de la part de l’ethnocentrisme européen, s’est ouverte une étape sérieuse d’un universalisme concret. Ce que l’ethnocentrisme européen s’avérait incapable de comprendre (j’ai eu l’occasion d’ironiser sur ce blog sur l’invention franco-parisienne de la « tribu » « Ivoire ») !
L’universalisme, nécessairement concret et d’expression locale, comprend aussi la capacité à recevoir les apports du reste du monde, et notamment culturels. Ici aussi, l’histoire de la naissance de la nation ivoirienne et du développement de sa révolution me paraissent remarquables : la réception d’une langue non issue du terroir (le français) jusqu’à assumer un nom français du pays, la volonté d’inscrire l’histoire du pays dans une continuité par delà les soubresauts : le maintien de Yamoussoukro, cité centrale, y compris après l’houphouëtisme, autant d’éléments très significatifs de ce que peut être un universalisme concret et actuel (contre la tentation permanente des anciens universalismes de ne faire que cultiver leurs chrysanthèmes en les arrosant d’ « antirepentance » !).
Voilà une longue introduction pour en venir aux trois blogs, trois livres, trois illustrations musicales, trois autres « bloggeurs » « taggués ».
Longtemps solitaire (ma découverte d’autres blogs s’est faite progressivement) mon « blogging » s’est nourri tout d’abord de la confrontation de la lecture franco-« communauté internationale » — bétonnée de certitudes sur la « crise ivoirienne » — aux journaux stigmatisés par cette même presse franco-française (et donc, ceux-là, pas lus en France même s’ils étaient accessibles sur Internet) : les journaux ivoiriens, et notamment de la mouvance patriotique (avec guillemets de rigueur en France). Des analyses d’une richesse insoupçonnée, signe d’un pays en plein bouleversement critique — j’ai parfois simplement reproduit nombre de ces articles — un pays en pleine révolution, y compris avec ses interrogations et ses tentations — révolution cela dit, patriotique et panafricaine, bref : universaliste.
1) Un des journalistes, témoin et analyste engagé de ce mouvement de l’histoire, est Théophile Kouamouo, qui depuis est passé de la presse écrite au « blogging ». C’est donc le premier blog que je mentionne, fréquenté avant même qu’il ne s’agisse d’un blog proprement dit.
2) Puis l’usage du blogging s’est développé, et je mentionne en seconde référence un bloggeur hélas trop absent depuis quelques mois, qui a produit d’excellentes interviews. C’est ici aussi un appel à le voir reprendre son blog. J’ai nommé le blog de CC.
3) Et aussi, pour montrer à quel point tout mouvement de révolution connaît ses phases de doute et d’interrogation, y compris face aux dérives et aux tentations de retour en arrière, je mentionne le blog Saoti de Mahalia Ntebi, qui au-delà des contingences, représente à mes yeux essentiellement le courant du refus de l’accord de Ouagadougou, un courant radical donc, celui de l’opposition à tout compromis. Car si, certes, Ouagadougou marque une pause indispensable pour un peuple fatigué, premier à avoir subi les violences de l’instrumentalisation locale de la « communauté internationale », ce qui a été posé en terme de relèvement de l’Afrique ne saurait être enterré par ce qui deviendrait un « retour au bercail ».
Cela parce qu’il fallait faire trois choix : j’aurais aussi pu mentionner Djé, Edgar, et tous ceux qui sont dans la rubrique « liens » de mes blogs et d’autres que je fréquente actuellement plus souvent que les deux derniers mentionnés ci-dessus (qui sont rarement renouvelés)…
Mais il faut faire des choix. Il en sera de même des livres. Trois livres brefs qui marquent à mon sens la dimension universaliste du combat « afro-orienté ».
1) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Réclame 1950 / Présence africaine 1955, qui situe très bien l’enjeu initial et universaliste du combat anti-colonial.
Extrait :
« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un oeil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette lactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il est sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.
Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est que l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.
Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. »
2) Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La découverte 1961, qui dans une ligne similaire, pose de façon irréfutable la réalité inéluctable de la libération.
3) Pour le troisième, j’en viens à l’actualité, et à la « crise ivoirienne », expression contemporaine et concrète de ce combat de longue durée.
Ici, j’ai hésité entre deux livres, mais puisque j’ai cité un des auteurs en blog, je mentionnerai ici l’autre des deux, celui de Mamadou Koulibaly, La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, L’Harmattan 2003, qui situe tout l’enjeu économique, d’autant plus irréfutable qu’il pose ces enjeux dans les termes du libéralisme le plus insoupçonnable ! (Trop pourrait-on penser !)
L’autre en balance duquel j’hésitais, est celui de Théophile Kouamouo, La France que je combats, éd. du Courrier d’Abidjan 2005, écrit comme le cheminement de la prise de conscience de ce qui se joue dans la confrontation du bétonnage politico-médiatique et ethnocentrique franco-européen face à l’engagement pour le combat de la liberté et du droit.
Et puisque j’ai commencé à rallonger la liste, je mentionnerai des livres moins brefs, à commencer par Cheikh Anta Diop, par ex. Nations nègres et culture, Présence africaine 1954 — Anta Diop, un des premiers témoins peut-être daté, de la contestation du bétonnage idéologique (d’origine napoléonienne) « blanco-centrique ».
Et aussi l’œuvre de Vershave — notamment La Françafrique, Stock 1998 — et de « Survie », à qui pourtant, dans un premier temps, la signification de la crise franco-ivoirienne avait échappé ; comme elle a pu échapper aussi juste avant sa mort à un auteur indispensable comme Ahmadou Kourouma. Cf. son excellent Allah n’est pas obligé, Seuil 2000.
Et puis pour la situation concrète d’un combat, un auteur remarquable, qui a toujours collé, et qui continue de coller à l’enjeu de la crise, Harris Memel Fôté, Le système politique de Lodjoukrou, Présence africaine 1980.
Etc., etc.
Et puis, parlons musique, lieu par excellence peut-être de l’universalité, au-delà des langues et des cultures.
Je citerais d’abord deux Américains :
1) Miles Davis, ci-dessous son hommage à l’archevêque anglican du Cap, Desmond Tutu, en pleine révolution sud-africaine. Miles Davis, dont la musique est une des expressions contemporaines de ce que la beauté est au-delà des cantonnements, et qu’elle puise sa richesse dans le mixage des cultures.
2) Jimi Hendrix, expression au cœur de la jeunesse américaine des années ‘60- ‘70 (ici contre la guerre au Viet-Nam) puis mondiale que le refus du colonialisme et des guerres néo-coloniales est source de libération pour tous.
Jimi Hendrix à Woodstock
Et un Ivorien :
3) Un enfant jouant d’une façon qui m’a impressionné des percussions au cours d’un office religieux chrétien dans un village de Côte d’Ivoire (ici je n’ai pas d’enregistrement) — inconnu bien sûr, mais un de ces nombreux futurs Alpha Blondy pour citer aussi ce reggaeman comme autre témoin de l’universalité de la culture musicale.
Alpha Blondy, “Massada”
Enfin mes trois « afriktagués » :
Brigitte, qui a ouvert son blog au temps du rapt électoral togolais, bien vite oublié de nos médias…
CC, pour le relancer.
Raphaël Adjobi, pour en savoir plus un sur des premiers dont j’ai vu qu’il avait découvert mon blogging de fourmi (pour m’avoir mis en lien sur son blog)


Une belle leçon d’universalité que tu nous livres là Delugio.
Encore merci pour tout ce que tu représentes.
On est ensemble.
Universalité, j’écris ton nom…
Merci Delugio pour tes paroles et les découvertes que tu nous offres.
Emu, très ému. Edifié aussi.