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08

Le Disneyland des JO contre Tintin au Tibet

 

 

Donald Lopez (University of Michigan) n’est pas un anti-Tibétain, ni a fortiori un pro-pouvoir chinois forcené.

(Cf. l’appel à Hu Jintao qu’il co-signe.)

Précision importante, parce que par les temps qui courent, on pourrait être porté à le croire en lisant son livre ! (Fascination tibétaine, Chicago 1998, trad. fr. éd. Autrement frontières 2003).

Katia Buffetrille (ethnologue, École pratique des hautes études), qui préface la traduction française, annonce le propos de Lopez : «montrer à la fois comment l’Occident [a] créé un Tibet entièrement sorti de son imaginaire, chargé de mythes qui se sont transmis au cours du temps sans que personne ne s’y oppose, et comment cette fascination n’est pas sans péril.» p. 6.

Péril pour qui ? En premier lieu pour le Tibet :

«Au cours des trois dernières décennies, les fantasmes sur le Tibet ont certainement aidé […] la cause de l’indépendance tibétaine, mais ils constituent, en fin de compte, une menace pour la réalisation de ce but. Aussi longtemps que nous continuerons de faire du Tibet d’avant 1950 une utopie, le Tibet du XXIe siècle ne pourra exister.» Lopez p. 25. (Je cite Lopez sans me prononcer sur la question de l’indépendance, que ne réclame apparemment pas le Tibet, ni sur celle de la mise en vis-à-vis de la Chine et du Tibet, qui, jusqu’à nouvel ordre, est chinois.)

Parlant d’ «un mélange séduisant d’exotisme, de spirituel et de politique», Lopez est convaincu que «[…] l’idéalisation constante du Tibet — de sa religion et de son histoire — finira par nuire à la cause de son indépendance.» p. 26.

Un des derniers exemples de l’exaltation romantique qu’il dénonce est le best-seller français Le moine et le philosophe que mentionne Lopez comme «un ouvrage qui présente une vision idéalisée du Tibet et de sa religion». p. 12.

Katia Buffetrille rappelle, «n’en déplaise aux proTibétains romantiques», que le Tibet n’a jamais été «un Paradis peuplé exclusivement de gens bons et souriants que la douceur de vivre portait aux seules pratiques spirituelles. Tenir ce genre de discours c’est occulter un autre aspect du Tibet, un Tibet avec ses puissants monastères qui bloquaient toute réforme de peur de voir le pouvoir leur échapper, avec une aristocratie attachée à ses privilèges, des instances gouvernementales où se tramaient complots et intrigues, un code de lois remontant au VIIe siècle», etc. «Transformer le Tibet en un pays mythique, c’est lui “dénier son histoire, l’exclure d’un monde réel dont il a toujours fait partie, et priver les Tibétains de leur rôle dans la création d’une réalité quotidienne controversée (Lopez 1998, p. 24)”.»

Et c’est là ne pas le servir ! Où les gesticulations anti-Chinoises auxquelles on assiste, par leur disproportion avec ce qu’on a vu jusqu’à présent — la Chine n’est pas devenue ce qu’elle est à la veille des JO ! — ne revient peut-être pas tant à servir le Tibet — réel ! — qu’à se servir du Tibet comme dernier refuge d’un narcissisme bien-pensant qui ne sait plus à quoi s’accrocher.

Et Lopez montre remarquablement que le Tibet imaginaire est le dernier refuge d’une nostalgie… coloniale ! Lopez parle bien de «représentations en partie héritées du colonialisme» (p. 19) : «jusqu’au début du XIXe siècle, les poètes et les philosophes européens avaient porté aux nues l’Inde et la Chine. Cette dernière avait été favorite du siècle des Lumières […]. Il s’agissait là d’un fantasme européen persistant, où l’Occident, prenant conscience d’un certain manque en lui-même, s’imagine que la réponse — par un processus de projection — se trouve quelque part en Orient. Mais, avec l’expansion des intérêts coloniaux européens en Asie, le début du XIXe siècle marqua l’effondrement des jugements favorables sur ces deux sociétés [Inde et Chine]. [...] Pendant cette période d’exploration et de colonisation, le Tibet demeura fermé aux Européens. [… Il] devint, dans les imaginaires, la terre de la sagesse perdue. Comme le pays n’avait jamais été une colonie européenne, nombre de fantasmes européens sur l’Inde et la Chine, dissipés par le colonialisme, se frayèrent un chemin à travers les montagnes vers un Tibet idéalisé» (p. 19-20).

Un tel Tibet — parfaitement imaginaire — s’est répandu via toute une littérature et une filmographie ; où il n’est nullement incongru de la part de Mélenchon, de parler de Tintin au Tibet, excellent résumé de cette fantasmagorie… à laquelle on voit s’opposer aujourd’hui le Disneyland des JO. Et quand le Disneyland en question se trouve être celui de la Chine, hybride communiste/libéral, pourquoi se gêner pour se déchaîner? Elle résume à elle seule tout ce qui est honni !

Ce faisant, ce ne sont ni les Droits de l’Homme (on n’y a pas pensé aussi fort avant), ni les Tibétains concrets que l’on défend !

«La seule chose qui distingue le Tibet de la Palestine, du Rwanda, de la Birmanie, de l’Irlande du Nord, du Timor-Oriental ou de la Bosnie, c’est cette image de Tibétains formant un peuple heureux et pacifique dévolu à la pratique du bouddhisme, dont le pays lointain et éclairé sur les questions d’environnement, dirigé par un roi-dieu, a été envahi par les forces du mal.» p. 25-26.

Défense d’un fantasme auquel on s’étaye soi-même : cela pourrait suffire à expliquer l’étrange déchaînement hystérique dont le peuple chinois, autant que ses dirigeants jamais mentionnés, finit par être l’exutoire… Ce qui ne sert en rien les Tibétains réels !

 

 

 


3 Réponses vers “Le Disneyland des JO contre Tintin au Tibet”


  1. Vendredi 11 avril 2008 à 9:45

    Après le coup de gueule de Mélanchon, ton billet arrive comme un bon complément. moi même je dois avouer que par paresse intellectuelle et aussi par désintérêt pour cette question (j’ai beaucoup d’autres chats à fouetter) mon inconscient, influencé par ce Tibet imaginaire que l’on nous sert depuis 50 ans, penchait plutôt dans le camp du Dalaï Lama(Attention je ne suis quand même pas devenu pro-chinois). D’ailleurs mon post à ce sujet abordait davantage la question sur l’angle de l’hypocrisie occidentale (un de mes fameux chats à fouetter) que sur celui des idées reçues erronées.
    Pour prolonger la réflexion, penses tu que durant tout le temps de son exil, le Dalaî Lama et ses fidèles ont peaufiné un plan de communication pour entretenir ce mythe où ont ils juste eu à surfer sur cette vague de sympathie borgne occidentale. Borgne et pas aveugle car le régime de Pékin n’est quand même pas tout rose dans cette affaire, je pense par exemple à la colonisation chinoise de cette région, à moins que ce soit aussi une autre idée reçue…

  2. Vendredi 11 avril 2008 à 10:06

    Après toutes ces pistes de réflexions que tu nous offres, je suis en train de me dire que le problème réside en fait dans la façon de voir les choses et la volonté de vouloir imposer ou non cette vision au reste du monde.
    Je n’arriverais pas à développer cette idée dans ce com car je sens qu’il faut que je la murisse un peu avant…
    En tout cas merci… tes blogs sont source d’enrichissement pour moi…

    PS : dans les jours qui viennent je te raconte pourquoi le roi des mouches ;-)

  3. Vendredi 11 avril 2008 à 11:34

    Merci à tous les deux. Oui Madison, la question me semble aussi être une question de perspective et d’imposition d’une perspective genre pensée unique – et j’attends pour le “roi des mouches”.
    Djé, j’ai tendance à penser qu’en fait le Tibet imaginaire est plutôt un embarras pour le Dalaï Lama et pour ceux de ses fidèles qui sont lucides. Face à un pouvoir chinois qui est effectivement loin d’être tout rose, je les imagine en train de lancer (dans leurs moulins à prière ?) : gardez-nous de tels amis (les hystériques de l’imaginaire), nos ennemis, c’est plus simple (du classique, disons)…


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Césaire :

« Chaque fois qu’il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et [...] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens. » (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)