27
juil
08

Le bénéfice du doute

 

 

 

Et si la « gaffitude » de Joffrin avait été une salutaire sonnette d’alarme ?

Gageons que la gaffe de Joffrin, parlant de « race juive », si elle avait été commise par un de « l’autre camp » — mettons Siné — eût été exhibée comme « preuve » : « on le tient, il est bien antisémite, il emploie un vocabulaire hors d’usage depuis la défaite des nazis ! »

 

 

Mais là, Joffrin étant dans « le camp » des débusqueurs d’antisémites, on jette un voile pudique… Et on passe à autre chose…

Il serait pourtant opportun de prendre la leçon.

Pour donner un point de départ (on pourrait en prendre un autre) revenons au symptomatique cas Dieudonné, premier exécré célèbre en la matière, et qui sert depuis d’étalon de mesure de la gravité de l’antisémitisme nouvelle façon.

Même Siné — petite lâcheté ? — entend s’en démarquer !

Aujourd’hui Esther Benbassa signe dans Rue89 un bel article dans le sens de ce que j’appelle ici le bénéfice du doute… Tout en passant comme chat sur braise sur le fait qu’elle a joué un rôle non-négligeable dans ce à quoi on assiste — via l’exécration de Dieudonné, dont elle avait gauchi le propos pour lui faire dire qu’il considérait la Shoah comme « pornographie mémorielle ».

Elle emboîtait alors le pas à Finkielkraut qui, dénonciateur philosophique du sketch de chez Fogiel, mettait tout son crédit en faveur de l’interprétation voulant un « heil » nazi que personne, parmi les invités de l’émission, n’avait vu ainsi !

Finkielkraut y voyait sans doute un appui opportun à la thèse qu’il soutenait peu avant dans un livre à mon sens remarquable, « Au nom de l’Autre » (2003). Il y dénonçait avec perspicacité le glissement d’alors : « l’analogie avec la Shoah a bon dos pour les nouveaux vierges donneurs de leçon » — glissement inverse à celui qu’il va commettre à propos du glissement de Dieudonné.

BHL lui emboîtera le pas, puis Esther Benbassa et tant d’autres, jusqu’à…Siné ! Dieudonné est devenu le test : défendre Dieudonné est être antisémite irrachetable…

Depuis les procès en antisémitisme façon Dieudonné se sont multipliés. Jusqu’à celui de Siné.

Finkielkraut, qui semble avoir pris la leçon antécédente, s’est heureusement tu (à ma connaissance). Après Val et Askolovitch, BHL y est à son tour allé à nouveau, dans « Le Monde », de sa pierre (non sans en jeter une en passant dans le jardin de son ennemi Badiou) jurant qu’il faut bien interpréter la phrase ambiguë de Siné dans le sens de l’antisémitisme…

Bref, comme pour le sketch de Dieudonné, aucun bénéfice du doute. C’est encore ce bénéfice du doute que Joffrin refuse à Siné, lequel Joffrin souligne à quel point Siné est antisémite — citant les grands antisémites du XXe siècle — en reprenant le concept de « race »…

Dérapage énorme évidemment ! Acte manqué de Joffrin qui tombe pile-poil pour faire apparaître à quel point ces procès en sorcellerie sont potentiellement catastrophiques. Seul bénéfice, jusqu’à Joffrin : laver celui qui exècre de tout soupçon d’antisémitisme. Et dans un pays où le passé, sur ce point, ne passe pas, où chacun veut prouver qu’en 40 il eût été résistant… c’est toujours bon à prendre.

Et c’est là qu’on abdique tout esprit critique envers tout nouveau concept d’antisémitisme (du moins jusqu’à l’incident Joffrin ?).

On nous dit qu’anti-sionisme — à l’aune de Dieudonné — égale désormais antisémitisme ? Eh bien soit !… Sauf que le rapport, certain, est loin d’être simple. (Et là je parle en « sioniste black-black-black ».) L’anti-sionisme est incontestablement antisémitisme quand il n’est rien d’autre que la contestation du droit l’Israël à sa terre (M.-L. King).

Mais cela devient moins simple quand « sionisme » est dans la bouche des « anti-sionistes » la mise en cause d’une volonté d’extension illimitée de la colonisation des territoires palestiniens.

C’est ici qu’il faudrait clarifier les concepts… Ce que l’on ne fait pas ! Se contentant à la place de dénoncer le risque antisémite incontestable que porte l’anti-sionisme… Jusqu’à le faire équivaloir à l’antisémitisme proprement dit, c’est-à-dire racial, raciste (jusqu’à l’incident Joffrin ?).

Quant à cela s’ajoute le besoin de se purger de tout soupçon d’antisémitisme — en garantissant qu’on eût, en 40, été résistant — cela en dénonçant ceux que l’on soupçonne d’antisémitisme via leurs dérapages façon Dieudonné… On a la situation actuelle. Situation explosive pouvant basculer à chaque instant, via la démagogie de plusieurs politiques abondamment relayés par les médias (cf. l’affaire Marie-Léonie), dans un vrai antisémitisme (façon : « ils sont partout »).

Le vrai danger est cette façon d’exécration collective d’un supposé racisme des autres, qui n’a d’autre fonction que de se purger de tout soupçon d’être raciste soi-même.

Ce dont savent fort bien jouer certains politiques, démultipliant le travers via la « courtisanerie » de la presse.

C’est exactement ce qui s’est produit concernant la Côte d’Ivoire, dénoncée comme xénophobe par une certaine bien-pensance voulant se purger de tout soupçon de racisme (anti-Arabe pour le coup : « c’est en Côte d’Ivoire que les musulmans sont menacés », nous garantissait-on — « au nom de l’Autre » ; « les racistes sont nos ex-colonisés ») ; ce sur quoi le pouvoir français d’alors a bien appuyé, pour justifier dans l’opinion publique sa guerre économique — bâillonnant du même coup toute contestation des médias (unanimes !), qui jusqu’à aujourd’hui voudraient masquer à quel point ils se sont fourvoyés ; jusqu’à quel point leur courtisanerie, pour plusieurs, les a fourvoyés.

Parallèlement nos ex-colonisés (surtout s’ils sont musulmans — par analogie supposée avec les Palestiniens) — nos ex-colonisés « qui ne sont pas suffisamment entrés dans l’histoire » — nous sont régulièrement présentés comme étant les véritables antisémites (d’autant plus qu’ils sont plus visibles : « les ‘noirs’ sont pires que les Arabes »).

Voilà comment se concocte un cocktail à partir duquel on pourra renvoyer dos-à-dos Arabes et/ou « noirs » et Juifs, en se garantissant soi-même d’être toujours vierge et donneur de leçons.

À moins que l’on ne prenne la leçon de l’incident Joffrin.

 

 

 


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Césaire :

« Chaque fois qu’il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et [...] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens. » (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)