«Le fardeau de l’homme blanc ?»
Libération — 2 décembre 2008 —
http://www.liberation.fr/economie/0101284286-le-fardeau-de-l-homme-blanc
par Esther Duflo* :
« Suite à la polémique suscitée par l’amendement avorté sur le «rôle positif de la colonisation française» en 2005, le bilan de la colonisation est entré dans le débat public. Il a notamment fait l’ob
jet de nombreux discours de Nicolas Sarkozy, avant et après son élection. Le nouveau discours «modéré» sur la colonisation en reconnaît les abus mais insiste aussi sur les investissements réalisés par la France : «[Le colonisateur] a pris mais il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir.» (Nicolas Sarkozy, Dakar, 2007). Assumant son rôle civilisateur, la France métropolitaine aurait donc dépensé l’argent du contribuable pour construire les hôpitaux, les écoles et les routes qui ont fait entrer l’Afrique dans la modernité et ont posé les bases de son développement économique.
Cette vision n’est pas nouvelle et, amendement de 2005 ou pas, on la trouve, sous une forme ou sous une autre, dans la majorité des manuels scolaires consacrés à l’histoire coloniale. L’idée que les colonies, si elles ont rapporté à certains profiteurs et aventuriers (que nous condamnons aujourd’hui), ont été un gouffre budgétaire pour la république (le fameux «tonneau des Danaïdes» popularisé par Daniel Lefeuvre – cf. article ci-dessous) est bien ancrée. Couplée avec la description des vaillants enseignants et infirmiers français partis civiliser l’Afrique par idéal, elle nous dédouane collectivement de la responsabilité du pillage colonial : nous avons tous payé pour civiliser l’Afrique, même si certains (que nous réprouvons aujourd’hui) se sont enrichis au passage.
Curieusement, cette quasi-certitude que la France a transféré des ressources budgétaires et humaines importantes aux colonies repose sur un traitement partial et partiel des données : personne (y compris l’historien qui fait autorité sur la question Jacques Marseille, et dont la thèse avait popularisé l’idée que la colonisation avait été une «mauvaise affaire» pour la France) n’avait pris la peine d’éplucher en détail les budgets coloniaux, pourtant disponibles. La thèse d’Élise Huillery (1), soutenue la semaine dernière à l’Ecole d’économie de Paris, comble enfin cette lacune pour l’Afrique de l’Ouest.
S’appuyant sur les budgets des colonies, Elise Huillery reconstitue soigneusement les flux financiers allant de la France vers les colonies et des colonies vers la France. Cette analyse révèle plusieurs choses importantes : d’abord, les flux bruts budgétaires de la France vers les colonies étaient faibles : 1,3 milliard de francs de 1914 sur cinquante ans, soit 2,6 % du PIB de la France en 1914, en excluant les dépenses militaires. Ensuite, il s’agissait essentiellement de prêts, qui ont été remboursés dans une très large part : sur la même période, l’AOF a versé 572 millions de francs 1914 à la France. Le solde net des transferts de la France vers l’AOF s’élève donc à 732 millions sur cinquante ans, soit moins de 0,1 % du PIB annuel de la France sur la période. L’AOF n’a donc pas coûté grand-chose au contribuable français. Elle n’a pas vécu non plus largement sur le dos de la France. Les ressources nettes transférées par la France correspondent à peu près à 6 % du budget annuel de l’AOF.
On est donc bien loin de l’image de colonies vivant à crédit, structurellement au-dessus de leurs moyens.
Cette pauvreté de moyens se reflète dans la maigreur des réalisations françaises en AOF. Le territoire était loin d’être sillonné par nos ingénieurs et nos médecins. En moyenne, pendant la période coloniale, il n’y avait que 1 000 enseignants et 1 400 personnels soignants pour tout le territoire (pour une population de plus de 12 millions d’habitants en 1907), la plupart mis en poste après guerre. Et à partir de 1920, moins de 20 % de ces personnels étaient d’origine métropolitaine.
L’expérience de l’Afrique de l’Ouest n’est pas représentative de l’expérience des colonies dans son ensemble : répété pour l’Afrique du Nord, une colonie de peuplement, l’exercice réalisé dans cet ouvrage aurait certainement des conclusions différentes. Il serait nécessaire pour parvenir à une estimation du coût total des colonies pour le contribuable français. Néanmoins, cette analyse révèle bien notre ignorance concernant les transferts français vers les colonies. La même ignorance règne aujourd’hui au sujet de l’aide extérieure de la France, tant en ce qui concerne les volumes totaux (en général surestimés) que la partie qui est réellement dépensée dans les pays bénéficiaires. Le sentiment que l’aide est gaspillée par les pays pauvres trouve un écho dans le reproche qui pointe dans le discours de Nicolas Sarkozy : un peu de gratitude serait la bienvenue, après tous ces efforts consentis en votre nom. Aujourd’hui encore, surestimer l’aide réelle revient à rendre les pays africains moralement responsables de son manque d’effet. »
(1) Histoire Coloniale, Développement et Inégalités dans l’ancienne Afrique Occidentale Française, thèse de doctorat, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
« *Esther Duflo, économiste, est professeure au Massachusetts Institute of Technology et à l’Ecole d’économie de Paris. »
*
Pour en finir avec l’illusion d’en avoir fini…
… avec ce qui a été appelé la « repentance coloniale ».
(Delugio – 13/11/2008)
Le pamphlet de Daniel Lefeuvre, intitulé « Pour en finir avec la repentance coloniale », donne un résumé des arguments contre ceux qu’il appelle les « Repentants » (avec une majuscule !). Lesdits arguments se ramènent à deux — et à une faute de logique, la même dans les deux cas.
haddock.jpgLe premier argument croit résoudre ce problème du colonialisme qu’est le postulat d’une hiérarchie des « races » — en le relativisant selon que l’infériorisation des autres « races » valait aussi en Europe contre les Vendéens, les Allemands, les Italiens, etc.
Le problème de cet argument anti-repentant est la faute de logique qui revient à prendre la conséquence pour la cause : traiter d’autres Européens de sauvages ne fait que souligner le mépris des « races » non-européennes : on ne trouve pas de façon plus blessante d’exprimer son mépris à un ennemi européen que de le comparer à un sauvage à civiliser.
(Soit dit en passant, c’est tout simplement Aimé Césaire – dont il n’est pourtant pas question dans l’attaque – que l’on cherche à réfuter : « au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens » – Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme).
Ce premier argument des anti-repentants a été réfuté depuis longtemps… par le capitaine Haddock !
Le second argument est économique — et classique (on le retrouve chez tous les « négrologues ») : la colonisation n’aurait présenté que peu d’intérêt économique. Elle n’aurait même, à bien y regarder, été qu’un fardeau. Bref, les puissances européennes, dont la France, ne se sont constitué des empires que par bonté d’âme. Et malgré cette bonté d’âme, on a fini par se rendre à la réalité : les colonies coûtent trop cher. Où l’on pense, bien sûr, aux fameux « bienfaits » (infrastructurels) de la colonisation.
Apparemment il ne vient pas à l’idée des « négrologues » qui répètent cet argument les uns après les autres — et “chiffres à l’appui” — qu’ils prennent ici aussi la conséquence pour la cause.
Il est évident que les colonies rapportaient — mais pas assez et pas assez vite (d’où les travaux forcés ou, pour ne prendre que l’exemple belgo-congolais, les exécutions sommaires pour inciter les « travailleurs » à aller plus vite dans la production de résine de caoutchouc). Et l’on a fini par admettre que l’on pouvait avoir le fruit (les matières premières) sans la contrepartie (la gestion des infrastructures — confiée désormais à des sous-préfets locaux, dont certains sont encore au pouvoir). Il suffit de lire le titre XII (concernant « la Communauté » — des ex-colonies) de la Constitution de 1958 de la Ve République française. Un extrait de l’article 78 : « Le domaine de la compétence de la Communauté comprend la politique étrangère, la défense, la monnaie, la politique économique et financière commune ainsi que la politique des matières premières stratégiques. »
C’est ce qu’on a alors appelé « indépendance » !
En résumé, « pour en finir avec la repentance coloniale », il suffirait d’une ou deux fautes de logique !


à l’indépendance, dans mon village, les colons sont partis avec les rails du chemin de fer qui leur servaient à acheminer les matières premières extraites grâce aux travaux forcés imposés à la population. La philanthropie du pouvoir colonial je la recherche toujours.
Delugio
A propos de l’Aide publique au développement, j’ai un exemple que m’a rapporté un haut fonctionnaire du ministère de la santé du Sénégal. Dans le cadre de la lutte contre le sida, des crédits sont annoncés comme devant bénéficier au pays. Cela fait l’objet de publicité mais en omettant de dire qu’une bonne part de ces crédits doit servir à payer “l’expertise française”, “l’évaluation française” dans des comptes bancaires domiciliés en France.
Quand le fonctionnaire fait remarquer à ses interlocuteurs que depuis le temps qu’on parle de sida au Sénégal, il s’est développé une expertise locale qui coute moins chère, il a pour réponse que ce type de répartition est non négociable. Pour ce qu’il maitrise, ce fonctionnaire m’a dit que quand 100 unités sont annoncées au titre de l’APD, seulement 15 à 20 sont effectivement dépensés au Sénégal. Ce dont il ne pas parlé ce sont les déperditions au ministère de la santé du Sénégal.L’un dans l’autre je me demande si on arrive à 3 unités véritanblement dépensées pour l’action annoncée au contribuable français.
Djé
tu fais exprès ou quoi? Tu lis et commente les blogs de Delugio en même temps que moi. Tu me fais peur deh!!!
@ Djignab,
ne dit on pas que les grands esprits se rencontrent…ou bien?
Bonjour aux deux grands esprits
… Et merci pour ces renseignements bien utiles, des rails (Djé) aux chiffres (Djignab).